Discours de conclusion de Jérôme Saddier président de Coop FR - Clôture de l'Année internationale des coopératives 2025
Monsieur le président du CESE, cher Thierry, merci pour ton accueil dans cette maison de la réconciliation républicaine.
Monsieur le ministre, cher Serge Papin, merci pour votre présence et pour votre fidélité au mouvement coopératif.
Madame la présidente Carole Delga, merci pour votre témoignage et pour votre engagement en faveur du dynamisme de nos territoires.
Monsieur le directeur général de l’Alliance Coopérative Internationale, cher Jeroen, merci pour ton message et pour ta volonté de nous l’adresser en français.
Mesdames et messieurs les intervenants, coopératrices et coopérateurs, mesdames, messieurs, chers amis,
Je souhaite tout d’abord vous remercier de votre présence, nombreuse, pour cet événement de clôture de l’année internationale des coopératives. Nous étions moins d’une centaine lorsque nous l’avons inaugurée fin 2024, en présentant notre « flamme coopérative » ; nous avons dû pour aujourd’hui arrêter les inscriptions à 350… Je veux remercier le conseil d’administration de Coop FR qui s’est largement mobilisé avec nos membres pendant toute cette année, sans parler de l’engagement formidable de l’équipe permanente de Coop FR qui a si bien fait vivre notre flamme. Merci à vous !
C’est donc une très belle réussite que cette année de promotion des coopératives en France. Pleine de souvenirs, de belles rencontres et d’images fortes. Nous pouvons en être collectivement fiers, avec les dizaines d’événements et manifestations qui ont été organisés. C’était la deuxième fois que l’ONU prenait cette initiative après celle de 2012, et nous savons depuis le sommet mondial pour le développement social de Doha en novembre dernier qu’il y aura désormais une année internationale des coopératives tous les dix ans.
L’élan coopératif que nous avons illustré en 2025 ne faiblira pas au gré des circonstances, qu’elles soient géopolitiques, économiques ou politiques. Il nous en faudrait beaucoup pour nous arrêter dans notre volonté de coopérer entre personnes libres et égales pour construire des entreprises et des initiatives résilientes ; profondément ancrées sur les territoires ; fondées sur l’idée que la valeur créée doit être d’abord utile à celles et ceux qui la créent ; revendiquant une utilité qui va au-delà de leur objet immédiat.
Nous ne faiblirons pas. Sauf à ce que l’on ne nous permette plus d’être ni libres, ni égaux, ni entreprenants, ni solidaires…
Vous avez pu constater dans les échanges de ce matin combien la réalité coopérative française est forte, diverse et inspirante. Ce sont toutes les caractéristiques d’un pays pionnier pour les coopératives et leurs principes. Celles du plus grand pays coopératif en Europe, et dont trente coopératives figurent parmi le Top 100 mondial.
Les témoignages que nous avons entendus, qu’ils proviennent d’enfants qui disent simplement combien il est naturel et indispensable de coopérer ; de Jeroen Douglas qui évoque la force de la coopération dans le monde et le rôle particulier de la France ; de Carole Delga qui, au nom des régions de France, illustre la résilience et le dynamisme des coopératives là où l’économie réelle s’épanouit : dans les territoires.
La grande diversité de la réalité coopérative française se traduit évidemment en chiffres : ce dont nous parlons, ce sont 21 600 entreprises coopératives ; 344 milliards d’euros de chiffre d’affaires ; 1,1 million de salariés, soit 5,2% de l’emploi salarié privé en France ; 32,5 millions de sociétaires. Les coopératives françaises, ce sont 50% du chiffre d'affaires de l’agro-alimentaire, 55% de la collecte de lait, 70% de la collecte des céréales, une bouteille de vin sur deux, 30% du commerce de détail, plus de 60% des dépôts et crédits bancaires.
Ce sont des enseignes commercialement très connues (mais malheureusement pas forcément comme des coopératives), mais ce sont aussi des milliers d’entreprises qui le sont moins tout en étant indispensables à la vie quotidienne des Français, à tous les secteurs économiques du pays, et qui parfois ont tenu leur rang dans des moments stratégiques de notre histoire.
La loi de 1947 qui porte statut général des coopératives s’inscrit dans un double mouvement : elle parachève d’une part le travail législatif entamé au profit de nombreuses catégories d’entreprises coopératives sectorielles sous la Troisième République ; elle s’appuie d’autre part sur le rôle incontournable des coopératives dans la reconstruction de l’économie française après la Seconde Guerre Mondiale, que ce soit dans la reconstruction immobilière (avec les sociétés coopératives de reconstruction et l’essor des coopératives HLM et des Scop du BTP), la reconstitution de la flotte de pêche, ou la grande transformation agricole des années 1950…
Ce n’est pas un hasard si elle doit beaucoup à Paul Ramadier, alors ministre mais aussi un responsable politique authentiquement ancré dans le mouvement des coopératives de consommateurs. Ce n’est pas non plus un hasard si en 1957 le Traité de Rome, qui fonde l’Europe économique dans les idéaux d’après-guerre, mentionne explicitement les coopératives comme une forme d’entreprise distincte des autres sociétés de droit civil ou commercial. Nos puissances coopératives ne doivent rien au hasard.
Car nous sommes au cœur de la vie quotidienne des Français, de l’économie et de la société, même si nous ne le sommes pas assez au sein de la politique française – et je le regrette. La centralité du mouvement coopératif a largement structuré de grands secteurs d’activité économiques, de l’agriculture à la banque. Récemment, elle a permis d’asseoir la consolidation et la reconnaissance de l’ESS par la loi de 2014, en reprenant les quatre grands axes de la loi de 1947 : identification, unification, incorporation et consolidation.
Aujourd’hui, les innovations coopératives foisonnent. Elles permettent d’explorer de nouveaux champs d’activités ou d’organiser l’entrepreneuriat collectif là où il faut contourner les difficultés de financement ; là où il faut rééquilibrer des rapports de force économiques ; là où il faut s’organiser face à des logiques de prédation contraires à l’intérêt collectif ou général ; là où il faut se donner les moyens de développer un territoire ou d’habiter autrement ; là où il faut reconquérir de la souveraineté.
Et je conçois une certaine fierté teintée d’humilité de présider la « banque coopérative des coopératives » qui a tant fait pour cela…
J’aimerais désormais que nous écrivions tous ensemble une nouvelle page de l’histoire coopérative française, en nous reliant aux femmes et aux hommes qui nous ont précédés. Le 80ème anniversaire de la loi de 1947 sera une bonne occasion pour l’envisager et pour le faire.
Nous vivons des temps qui, sans comparer ce qui n’a pas lieu de l’être, nous conduisent à devoir reconstruire nos modèles économiques. Nous devons le faire pour préserver nos modes de vie qui ont été parfois douloureusement construits et qui sont désormais menacés dans un monde devenu incertain voire dangereux. C’est à cette ambition que j’aimerais que les coopératives s’attellent et adhèrent. Coopérer, c’est ne pas subir mais agir. Je souhaite que nous prenions collectivement conscience de notre responsabilité coopérative pour prendre part, non pas à une résistance trop passive face à un esprit dominant qui nous néglige trop souvent, mais bien à une reconstruction optimiste et ambitieuse.
Une reconstruction économique, sociale et morale.
Les coopératives peuvent assumer leur responsabilité dans une reconstruction économique si elles ne sont pas disqualifiées en raison de leur modèle. Elles sont encore trop souvent ignorées en raison d’un aveuglement bureaucratique et conformiste qui ne profite qu’à certaines catégories dites « conventionnelles » d’entreprises. Nous ne souhaitons pas de traitement de faveur : nous voulons l’égalité de condition et de considération pour pouvoir nous développer.
Il faudra donc encore lever les freins juridiques lorsqu’ils existent, protéger notre modèle quand il est attaqué, mieux financer les coopératives en considérant leurs spécificités financières et fiscales. Il faudra aussi une ambition des pouvoirs publics à l’image du « choc coopératif » qu’avait souhaité le ministre Benoit Hamon en 2013, en s’appuyant sur notre résilience, sur notre capacité à innover, et sur le fait que nous constituons des « entreprises souveraines », qui elles-mêmes contribuent à la souveraineté économique de la France. Ce sont des thèmes que nous avons apportés à la « stratégie nationale de développement de l’ESS » en cours d’élaboration avec le gouvernement.
Nos entreprises ne sont pas frileusement recroquevillées sur leurs activités ni sur leur « prés carrés » : elles sont ouvertes aux alliances et par définition aux coopérations, notamment lorsqu’il s’agit de constituer, renforcer ou réinventer de nouvelles filières. Elles figurent parmi les solutions de reprises d’entreprises, ou de transmissions sécurisées, ou encore d’intégration dans des écosystèmes ou des groupes coopératifs. Ce point est d’autant plus important que durant la décennie qui vient, la question de la transmission d’entreprises saines va devenir un des sujets majeurs avec près de 500 000 entreprises à transmettre du fait de la courbe des âges. Les coopératives sont ici une solution puissante, et la question de la transmission est un des axes majeurs de l’action de Coop FR sur les prochaines années. Notre imagination en la matière est fertile, et notre énergie est sans limite.
Les coopératives peuvent assumer leur responsabilité dans une reconstruction sociale si le principe même de coopération l’emporte dans le champ politique.
Nous sommes naturellement convaincus qu’une société de coopération constitue un socle favorable au développement des coopératives. Encore faut-il faire entendre notre voix lorsque le principe de compétition sans limite semble régir les relations économiques. Que ce soit dans notre pays où de puissants « donneurs d’ordres » négligent de coopérer avec les entreprises qui les fournissent en biens, services et compétences. Ou encore au niveau mondial où les règles relatives aux échanges commerciaux deviennent profondément inéquitables ; où la prédation des ressources naturelles et des matières premières est devenue la norme. Jusqu’à la guerre inévitable.
Je suis pour ma part toujours aussi attaché à l’esprit qui a conduit de grands ancêtres à tenter de rendre la guerre impossible. Ces femmes et ces hommes ont, autant par la force de l’idéal que par l’expérience de la folie destructrice, mené de grands projets et créé de grandes institutions pour les servir : le Bureau international du travail dès 1919 auprès duquel l’ACI sera dès l’origine la première organisation non gouvernementale à être associée, celles de la Société des Nations puis des Nations-Unies, de l’Union européenne, du commerce international… Je vous invite, je nous invite, à demeurer attachés à l’esprit de la « Déclaration de Philadelphie » qui en 1944, à l’occasion de la conférence générale de l’Organisation Internationale du Travail, proclame qu’il ne saurait y avoir de paix sans justice, et que les activités économiques doivent y concourir en privilégiant des formes d’organisation, de régulation et de relations sociales qui font primer la dignité humaine. « Si tu veux la Paix, cultive la Justice »…
Nos coopératives sont l’expression concrète de tout cela. Du moins dans leur filiation historique. Comme elles sont à leur aise dans cette enceinte du Conseil économique, social et environnemental où l’on a pour ambition de considérer que rien – ni les personnes ni les intérêts – n’est irréconciliable à condition de se soucier de l’Autre au-delà de son champ de vision immédiat. A l’image du mouvement coopératif, la richesse du CESE est dans sa diversité ; mais dans les deux cas, celle-ci n’est une force que dans l’unité. Les représentants de nos coopératives dans cette institution doivent avoir à cœur de tenir ce rôle central. J’ai la conviction que nous sommes au point d’équilibre de ce dont notre société a besoin. Nous apportons du dynamisme mais aussi de la stabilité. Nous fabriquons de la confiance envers l’économie et l’entreprise. A cela aussi nous sommes utiles.
Pour toutes ces raisons, nos principes coopératifs sont universels. Depuis 140 ans qu’ils ont été mis en œuvre par les « Equitables pionniers de Rochdale », puis proclamés par l’ACI, ils sont le moteur concret du développement des coopératives : elles sont trois millions aujourd’hui dans le monde. Un milliard d’êtres humains sont adhérents d’au moins l’une d’entre elles. Nous irons plus loin si nous savons prolonger, renouveler, enseigner l’engagement coopératif : c’est un autre grand axe de nos activités futures. Nous voulons que la jeunesse soit formée à la coopération (et pas qu’elle d’ailleurs !). Nous voulons que l’engagement dans nos coopératives soit favorisé, soutenu dans la durée, car nous sommes convaincus qu’il contribue à une citoyenneté exigeante et apaisée.
A toutes ces conditions, les coopératives peuvent assumer une responsabilité dans une reconstruction morale qui est essentielle dans une Humanité en quête de repères.
Il est fondamental de nous hisser à la hauteur de la crise de l’Humanité qui a plus que jamais conscience de sa finitude dès lors que la technologie semble lui échapper, et que son existence sur la planète qui nous a vu émerger (et qui nous survivra) semble compromise.
Coopérer pour l’Humanité future devient un impératif moral. Exercer sa responsabilité, une ardente obligation. Dans cette salle, nous sommes tous aussi différents que nous sommes unis. Si nous sommes venus partager ce moment, c’est parce que l’histoire de nos organisations et de nos entreprises nous y a conduits, mais aussi parce que nous avons décidé d’avoir cet engagement coopératif à titre individuel – même s’il est parfois venu sur le tard, comme une évidence dans nos parcours professionnels et personnels. Cet engagement coopératif nous relie les uns aux autres.
Dans ce monde où quelques oligarques semblent vouloir tout accaparer (puissance économique, financière, technologique, politique), et où la force des puissants semble nous plonger dans un état de sidération, je vous propose de retenir les propos du Premier ministre canadien Mark Carney. Son discours a marqué les esprits à Davos car il a su relier ce que doivent être l’âme et la politique d’un pays, avec les enjeux internationaux regardés lucidement et stratégiquement. Je le cite : « Les puissants ont leur pouvoir. Mais nous avons aussi quelque chose : la capacité de cesser de faire semblant, d’appeler la réalité par son nom, de renforcer notre position chez nous et d’agir ensemble. »
Soyons donc fiers de nos valeurs, soyons conscients de nos puissances coopératives et de la responsabilité qui en découle, soyons heureux de faire ensemble. Déclarons tous ensemble notre flamme à la coopération (et surtout ne la laissons pas s’éteindre) !
Je vous remercie.