« Démocratie et Égalité Femmes-Hommes ne peuvent se concevoir l’une sans l’autre. »
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’autrice du Matrimoine de l’ESS exhorte les acteurs de l’ESS à conscientiser l’égalité entre les femmes et les hommes en s’inspirant des pionnières.

Que nous ont-elles transmis ces femmes dont nous pourrions nous inspirer pour faire avancer significativement l’égalité entre les hommes et les femmes ?
Elles nous ont montré l’exemple et le chemin.
Premièrement, dans leurs vies et tout au long de leurs combats, elles ont déployé une force mentale et morale, une énergie et un courage hors normes pour affronter tant et tant d’adversaires et d’adversité, d’idées reçues et de « stéréotypes », une société entière ancrée dans un patriarcat, hélas toujours bien présent, sans compter… emprisonnements, bagne, révolutions et guerres.
Deuxièmement, elles se sont engagées pleinement, le plus souvent dans des conditions difficiles, pour défendre et faire partager leurs convictions. Elles ont fait preuve à la fois d’une audace insensée, d’abnégation et de ténacité pour soutenir leurs différents combats, imaginer et créer initiatives et actions, de nouveaux métiers et les premiers secteurs de la future ESS, faisant avancer concrètement la cause et les droits de toutes les femmes, le si long combat vers l’égalité femmes/hommes.
Troisièmement, elles ont su utiliser la force du collectif (associatif ; coopératif ; mutualiste) et des réseaux.
Quatrièmement, elles ont su impulser, mobiliser, engendrer les mouvements constitutifs de l’ESS et leurs premières structures !
Bref, « le bilan consolidé » de toutes leurs contributions à la construction de l’ESS et à ses évolutions en ont fait les piliers du secteur !
Avez-vous noté des points communs, des caractéristiques propres au Mouvement coopératif ?
Le mouvement coopératif tout comme le mouvement mutualiste ou le mouvement associatif a eu et a ses époques de gloire, de reconnaissance institutionnelle, de progrès notoires et de succès dans l’opinion publique. Mais ils connaissent ou ont connu aussi d’autres périodes moins fastes, plus difficultueuses ou de léthargie endémique. C’est ce qui arriva pendant « les années creuses » (1) après la seconde guerre mondiale et jusqu’aux années 70 pour les trois mouvements.
Toutefois, notons une exception : l’histoire des femmes et l’histoire des associations ont toujours été très liées tout au long des décennies. Au sein de chacun des mouvements constitutifs de l’ESS, certains secteurs ont été en outre plus « touchés » que d’autres à des moments différents de leurs propres parcours historiques soit pour des motifs liés au contexte économique général ou au contexte politique, soit en raison de problèmes internes de nature gestionnaire, financière, concurrentielle à certaines autres périodes. L’histoire du mouvement coopératif en est une vivante illustration. L’histoire des coopératives de consommation par exemple, fleuron du mouvement coopératif dès l’origine jusqu’aux années 80, ou celle de la coopération scolaire ou de la coopération bancaire, nettement plus dynamiques et inventives de nos jours que précédemment (2). Ce qui s’est révélé être une vraie difficulté par rapport au sentiment d’appartenance à l’ESS. On est d’abord coopérateur avant de se sentir militant de l’ESS.
« Les sociétés coopératives de production et de participation avec les SCIC et CAE ont commencé à adopter des règles plus démocratiques avec des méthodes plus volontaristes que d’autres. »
Par rapport au « chantier » parité Femmes-Hommes, et pour synthétiser mon appréciation, il me semble qu’aujourd’hui les sociétés coopératives de production et de participation avec les SCIC et CAE ont commencé à adopter des règles plus démocratiques avec des méthodes plus volontaristes que d’autres. Le passé du mouvement SCOP pourrait expliquer sans doute cette particularité. C’est pourquoi « Le Matrimoine » se termine avec les femmes dans les SCOP après avoir interviewé plusieurs femmes œuvrant dans les milieux paysans, agricoles, ruraux, lesquels font face à de lourds défis et nombreuses transformations. Ce qui serait utile et valorisant, c’est de pointer en interne pour chaque secteur coopératif, toutes les expériences, méthodes, approches de ce qui est tenté pour tendre vers -ou mieux- appliquer la parité.
(1) « Les années creuses » : expression utilisée par Michel DREYFUS pour cette période d’après-guerre.
(2)« Les coopérateurs, deux siècles de pratiques coopératives » de Patricia Toucas-Truyen. Editions de l’Atelier. 2005.
Quelle est l’urgence selon vous aujourd’hui pour passer - enfin- à l’action ?
Les femmes passent à l’action de manière constante et quotidienne, sur le terrain quel qu’il soit, et, depuis toujours, c’est leur « marque de fabrique » si j’ose dire. A propos de cette thématique, les dirigeants élus et les managers restent encore, malgré quelques progrès, trop peu réactifs et proactifs, « timides », voire pour certains hostiles. L'Égalité Femmes-Hommes est un sujet difficile et sensible à aborder, plus encore à traiter, tout comme la Démocratie.
« Démocratie et Égalité Femmes-Hommes ne peuvent se concevoir l’une sans l’autre. »
Rappelons l’évidence : Démocratie et Égalité Femmes-Hommes ne peuvent se concevoir l’une sans l’autre. Si d’un point de vue conceptuel et logique, elles ne peuvent que coexister, du point de vue de l’exercice de la démocratie comme de la mise en pratique de l’égalité femmes/hommes, elles se situent à des horizons si lointains qu’on ne peut que tendre vers elles. Interminables et semés d’embûches et d’obstacles sont donc les chemins à emprunter et sur ces chemins les femmes ne sont que l’incarnation du mythe de Sisyphe.
La question de l’Égalité Femmes-Hommes au sein de l’ESS fut longtemps écartée, reléguée au rang « d’impensé », de « non-sujet », en tous cas, de « dossier qui peut encore et toujours attendre » ou bien abordé partiellement. La gouvernance paritaire est enfin prise en compte. Or, le contexte actuel commande d’intégrer cette problématique de manière plus complète, conscientisée, volontariste, d’accélérer sa réelle prise en considération par tout l’écosystème en lien avec la gouvernance propre à l’ESS. Ce qui signifie : mobiliser l’ensemble des acteurs et actrices : salarié.e.s, bénévoles et dirigeants et intégrer cette dimension à une stratégie globale de développement.
Notons aussi que le contexte français est marqué d’une part par une incompréhension voulue et une hostilité manifeste de la part des gouvernants politiques et économiques et d’autre part par des politiques au caractère anxiogène, ultraviolent, guerrier, régressif menées au niveau mondial. Or, il n’est pas concevable d’aborder « ce nouveau monde » dans lequel l’humanité vient d’entrer brusquement sans sa moitié féminine. Toutes les transitions démocratiques, démographiques, écologiques et numériques sont concernées. Les femmes ne sont-elles pas déjà majoritaires au sein de l’ESS ? N’ont-elles pas déjà largement prouvé par leurs combats leurs capacités et leurs compétences ? N’ont-elles pas été, hier comme aujourd’hui, à l’origine de nombreuses innovations et transformations sociales, économiques et sociétales ? Quand l’ESS tiendra -t-elle pour évidente et incontournable cette réalité ? Que l’ESS soit cohérente avec ses convictions, avec ce qu’elle est, elle n’en sera que plus solide face aux postures hostiles et mortifères qu’elle doit braver.
Par rapport au chemin à emprunter vers la démocratie, l’ESS a plusieurs longueurs d’avance sur d’autres secteurs si l’on considère sa propre histoire, trop mal connue, son modèle socio-économique, si mal compris, les causes et les personnes qu’elle défend, les transformations et innovations sociétales et sociales qu’elle a inspirés et mises en œuvre depuis ses origines. Dès lors, il existe un risque non négligeable de voir abandonnées les luttes contre les inégalités et dans ces conditions, chacun sait que ce sont toujours les femmes et les êtres considérés comme « faibles » par ceux qui se pensent « forts », qui deviennent les cibles prioritaires sociétales et/ou privées. Pourquoi ajouter encore et toujours des inégalités à des inégalités, des injustices à des injustices ? Les lois favorables et protectrices existantes peuvent être supprimées comme nous le montre le cas des Etats-Unis en matière d’IVG et de contraception. Arrêtons donc les discours et le récit mythiques sur l’ESS et ses valeurs républicaines : « Liberté, Egalité, Fraternité » puisque l’Histoire a vu s’instaurer « l’homme universel » et la concentration des pouvoirs par et pour un seul genre au détriment d’un autre. Intégrons avec détermination et courage cette problématique et travaillons à rechercher les voies et moyens grâce auxquels ce double objectif de démocratie et d’égalité pourrait être davantage dans les mentalités et les pratiques.
Scarlett Wilson-Courvoisier

Le Matrimoine de l’ESS, Ce que nous ont transmis les pionnières de l'Economie Sociale et Solidaire (1830-1999)
Scarlett Wilson Courvoisier, préface de Jean-François Draperi, Editions Campus Ouvert